Laëtitia Bunel

« Pourquoi l’histoire ? » C’est la dernière question qu’on m’a posée lors d’un entretien d’embauche il y a quelques mois. Pourquoi avoir choisi d’étudier l’histoire ? Il y a quelques années, j’aurais simplement répondu parce que j’aime l’histoire, comme j’aime les romans. Mais aujourd’hui, avec un master recherche dans ma valise, ça m’apparaît clairement : l’histoire, c’est le premier pas pour qui veut changer le monde.

Parce qu’on ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui, si on n’en comprend pas l’origine. Connaître l’histoire des événements, c’est comprendre qu’un conflit est toujours beaucoup plus complexe qu’il n’y parait ; c’est voir au-delà des évidences et préjugés ; c’est développer son esprit critique et dépasser les visions manichéennes du monde.

Il n’y a pas d’axe du Bien ni d’axe du Mal, pas de gentils ni de méchants par nature comme dans un conte pour enfant. Dans la réalité, tous les protagonistes sont convaincus de faire ce qui est juste à leurs yeux, à tort ou à raison, répréhensible ou non. L’actualité n’est que la face émergée de l’iceberg ; en comprendre l’histoire, c’est voir l’iceberg dans sa totalité. Sans cela, l’esprit critique est voué au destin du Titanic : sombrer pour n’avoir prêté attention qu’à la partie superficielle du monde.

Donc oui, parce qu’elle permet de dépasser cette superficialité, l’histoire est le premier pas pour qui veut changer le monde.

Attention, il n’est pas question de dire que l’historien détient LA vérité. L’histoire, ce n’est pas apprendre par coeur le plus de dates possibles comme un boulimique, bien au contraire ! C’est poser un regard et interroger le passé, à travers une méthode critique particulière qui permet d’être le moins subjectif possible. Ainsi, le but de Nota Bene ici n’est donc pas de vous dire quoi ou comment penser, mais de déconstruire les faits d’actualité pour en comprendre l’origine, la complexité et les différentes facettes, afin que vous puissiez en avoir une vision la plus large possible.

L’histoire est le premier pas pour qui veut changer le monde, oui, mais c’est avant tout une science, humaine certes, mais science quand même, malheureusement souvent confondue avec d’autres notions de société, comme la Mémoire par exemple, et déformée voire instrumentalisée au service de différents courants ou idées.

Pour conclure, je tiens donc énormément à partager avec vous un texte qui résume exactement ce qu’est à mes yeux l’histoire, ou plutôt de ce qu’elle n’est pas. Il s’agit d’une pétition signée en 2005 par un groupe de grands historiens, en réponse aux fameuses lois mémorielles mises en place à cette période. J’ai découvert ce texte il y a quatre ans lors d’un cours d’historiographie, et aujourd’hui encore il est pour moi comme un mantra :

PETITION « LIBERTE POUR L’HISTOIRE»

 Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :

     L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.

     L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.

    L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.

     L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.

   L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire.

     C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives – notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 – ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l’abrogation de ces articles indignes d’un régime démocratique. »

Signée par : Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.

 (publiée dans le journal Libération, 13 décembre 2005)

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